Interventions clownesques pour les personnes âgées

en milieu médicalisé.

Journal des clowns

Extraits du journal de bord des clowns à l’hôpital Jean Jaurès (droits réservés)

Colette est assise sur son lit. Les clowns improvisent sur le temps – météorologique et celui qui passe - ; Colette se joint à eux et révèle un vrai sens de l’humour. Elle dit sa difficulté à se souvenir mais au détour d’un propos nombre de vers de la fable Le corbeau et le renard lui reviennent en mémoire.
Elle attire notre attention sur le soleil déclinant qui frappe les briques de l’immeuble de l’autre côté de la rue et du bleu immaculé du ciel. Colette nous fait part du plaisir ressenti chaque fois que les conditions sont réunies et que de son lit elle contemple ce qu’elle nomme un spectacle ; nous évoquons la lumière des pays du sud, la déchirure blanche que les avions laissent dans le bleu du ciel.
Nous avons un moment de silence ; ce silence, l’attitude contemplative de Colette et le contraste des couleurs évoquent un tableau de Hopper dont nous serions les modèles. Cette pensée digressive nous fait toucher du doigt l’importance de l’objectif de nos interventions : l’esprit de partage.

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Bien sûr, si le cas se présente, nous écoutons avec attention les propos concernant les soucis de santé ou l’ennui qui accompagne les journées ou l’angoisse du retour chez soi ; nous pensons que si nous laissons les patients exprimer leurs préoccupations, ils seront déchargés d’un fardeau et seront plus disponibles ensuite. Mais rapidement nous improvisons sur ce qui nous préoccupe nous, les clowns, prétextes décalés, absurdes, humoristiques ; on leur demande leur avis, leurs conseils ; on se montre gentiment intrusifs, on « philosophe de comptoir », on débanalise les conversations.
C’est la force des clowns, de leur nez rouge, de leur costume, de leur maladresse, de leur impertinence, de leur poésie, de leur roublardise, de leur amour de l’autre d’entraîner leurs interlocuteurs vers des contrées plus paisibles, plus légères, plus improbables, plus inhabituelles. Et chaque visite nous montre que les patients savent prendre le train en marche.

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Nous retrouvons Jeannette. Ce sourire quand elle nous reconnaît ! On s’embrasse. Se rappelle-t-elle qu’on lui avait promis de lui chanter J’ai la mémoire qui flanche ? Non, toujours cette mémoire qui lui joue des tours. Donc le thème de notre impro va être la mémoire. Et petit à petit des bribes de sa période scolaire lui reviennent : elle aimait faire des blagues, n’était pas tellement sage et c’était bien. Lorsque l’on se met à chanter, elle fredonne un peu, ravie. Juliette s’assoit à côté d’elle, lui prend la main, et demande à Otto de chanter La mer. Il chante porté par le visage rayonnant de Jeannette ; elle n’est pas émue, juste contente, là, à cet instant présent. Nous avons un peu traîné et il faut que l’on visite d’autres chambres. Jeannette nous demande si elle peut nous accompagner. Et comment donc ! Elle se lève, on lui avance son déambulateur et en route. Est-ce que ça lui dirait de faire connaissance avec ses voisins ? Elle est partante.

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Au gré des improvisations il nous arrive d’offrir un nez rouge aux patients. Ils le mettent, veulent se voir dans une glace, se font prendre en photo ; mais au-delà du changement physique, se produit un changement de comportement, aussi minime soit-il. Les patients  s’expriment avec davantage d’audace. Le nez éclaire leur visage, provoque le rire (ils rient d’eux-mêmes, de la voisine qui a aussi un nez), leur sourire devient plus lumineux ; il y a quelque chose de l’enfance (pas de l’infantilisation), du jeu qui se réveille. Les patients sont-ils conscients de ce changement ? Certains, oui. Pour d’autres, pas sur le moment. En tout cas quelque chose s’inscrit qui pourra ressurgir après notre départ ou peut-être à leur retour chez eux. Certains nous disent que le cœur en papier ou le nez que nous leur offrons leur fera penser à nous, aux moments passés ensemble ; peut-être le souvenir contraignant de leur hospitalisation en sera-t-il atténué.

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Surprise, Bernadette aussi veut nous marier ; et elle a un argument : « Comme ça, quand y’en a un qui part, l’autre hérite. » Fou rire. Otto, se reprenant : « Il n’y a pas que ça comme avantage. » Bernadette, après un moment de réflexion, l’œil brillant : « Je vais y réfléchir et je vous dis ça la prochaine fois. » Nouveau fou rire.
Ah la vie à deux ! Son mari lui dit, lui écrit toujours qu’il l’aime. « Et vous Bernadette, vous lui dites, s’informe Juliette. – J’aime pas dire “ Je t’aime ”. – Oui, mais vous l’aimez ? – Oui.  »
Un peu plus tard. Bernadette : « Je pensais à vous hier. » On lui offre un nez de clown. Bernadette : « Ça c’est une bonne idée. – Comme ça vous penserez à nous. – J’ai pas besoin de ça pour penser à vous.  »
À chacun son cadeau.